Radio France tord le bras des amateurs de podcasts

Je suis, depuis des dizaines d’années, un auditeur de la radio du service public et en particulier de France Inter. Lorsque j’étais adolescent puis jeune adulte, j’écoutais des émissions, parfois tard le soir, ou dans la nuit. Moins les émissions de jour. Mais depuis l’apparition d’Internet, on a inventé le podcast ou « balado-diffusion », en français. Le podcast a tout d’abord été pris en main par des auteurs amateurs, comme l’est aujourd’hui YouTube ou Twitch. J’écoutais essentiellement des podcasts autour de l’informatique, créés par des mordus, des geeks, des émissions souvent longues autour d’une table, et dans lesquelles le débat était toujours vivant et intéressant.

iPod 3G blanc

C’est donc avec Interêt que je découvris que Radio France s’était mis au podcast et commençait à diffuser ses émissions sous cette forme, dans les années 2000-2010. Avec l’usage du lecteur mp3 (un iPod d’Apple, pour moi), il devenait très intéressant de pouvoir télécharger les épisodes ou émissions sur mon ordinateur puis de les synchroniser avec mon iPod pour les écouter en déplacement, soit dans le métro ou le train, soit dans la voiture, car à l’époque je faisais beaucoup de déplacements professionnels.

Déjà, à l’époque, j’étais sur Mac, et Apple avait créé une plateforme de podcasts gratuite qui, associée à une application maison, permettait de s’abonner à des podcasts, de les écouter, voire de les télécharger. Il était même possible d’archiver les fichiers audio (mp3) des émissions, ce qui a fait que j’avais gravé plusieurs CD ou DVD et conservé des heures d’émissions que je jugeais précieuses.

iPod synchro iTunes
Le contenu d’iTunes sur Mac se synchronise avec l’iPod

Avec l’arrivée du smartphone, un iPhone remplaça mon iPod, et l’écoute de podcasts sur l’iPhone devint encore plus simple, puisqu’il n’y eut plus besoin de synchroniser l’iPhone avec l’ordinateur. L’application « Podcasts » installée sur l’iPhone, permettait d’écouter et de télécharger les émissions directement dans l’application. Ceci dura une bonne dizaine ou quinzaine d’années, sans encombre, si ce n’est qu’au gré des versions de l’application podcasts d’Apple, l’utilisation était plus ou moins aisée.

Affiche Affaires Sensibles

Amateur de l’émission « Affaires sensibles » de Fabrice Drouelle, depuis de nombreuses années, quelle ne fut pas ma surprise, cette semaine, de découvrir que je ne recevais plus les nouveaux épisodes. Le dernier fichier reçu, d’une durée de moins d’une minute, contenait un message de l’animateur lui-même, indiquant que depuis le 4 mai, les nouveaux épisodes de l’émission ne seraient plus disponibles sur cette plateforme, mais uniquement sur l’application Radio France, et qu’il faudrait attendre un mois pour que ces mêmes épisodes soient alors disponibles sur les autres plateformes de Podcast ou de streaming. Stupéfaction !

Alors, pour la petite histoire, l’application Radio France, que j’ai bien évidemment installée sur mon smartphone, remplace depuis plusieurs années l’application France Inter (il existait une application par radio, à l’origine). L’application France Inter permettait d’écouter la radio en direct, via Internet, mais aussi d’accéder aux archives récentes ou anciennes des émissions. Elle complétait déjà le site Internet de France Inter, qui existe toujours. Si ces outils étaient perfectibles, ils avaient le mérite d’exister et de proposer des fonctions inédites, comme l’écoute en direct ou l’accès la grille des programmes avec la réécoute possible des émissions ou chroniques au sein des émissions. Pratique.

Je ne sais pour quelle raison l’application France Inter a été supplantée par l’application Radio France, puis purement et simplement supprimée. Probablement que le groupe voulait économiser en développement et permettre aux auditeurs d’une antenne en particulier de s’ouvrir à d’autres antennes, comme France Musique, France Culture, FIP, France Info, etc. Le résultat a été que l’application Radio France, imposée en placement des anciennes applications, fut une moins bonne application, voire une assez mauvaise application. Déjà, elle ne fonctionne que sur des smartphones assez récents, mais elle est également plus volumineuse, plus lourde, plus longue à charger, et ceci même sur un smartphone haut de gamme. En outre, sa présentation est fouillis, sa conception mal pensée.

Application Radio France accueil

Il m’est arrivé de l’utiliser pour écouter des podcasts que j’ai découverts sur l’application, au hasard. Mais l’utilisation était très mal aisée, les épisodes n’apparaissant jamais dans le bon ordre, ou apparaissant dans le bon ordre mais s’écoutaient dans le mauvais. En outre, le moteur de recherche, contrairement à celui de l’application d’Apple Podcast, était mauvais : on ne trouvait jamais rien et c’est presque par hasard que l’on trouvait un des nombreux programmes intéressants, parce qu’ils étaient promus sur la page d’accueil.

Alors pourquoi la direction de Radio France a-t-elle décidé d’obliger les auditeurs à passer par cette application pour continuer à écouter les derniers épisodes de leurs podcasts favoris ? Mystère… Plusieurs auditeurs s’en sont plaints auprès de la médiatrice de Radio France, messages résumés dans la lettre de la médiatrice de ce vendredi 8 mai 2026. Une réponse est donnée par Xavier Mauduit, producteur de l’émission « Le cours de l’histoire » (France Culture) sur le site web de Radio France, je cite : « En fait, cette décision s’inscrit dans un long processus ancien déjà de Radio France. L’idée est assez simple, c’est que pour écouter les archives anciennes ou les nouveaux épisodes du Cours de l’histoire, il faut aller sur la plateforme Radio France. Je vais vous dire pourquoi. Déjà, c’est pour être libéré, indépendant des algorithmes de ces plateformes externes. Je le vois très bien pour « Le Cours de l’histoire ». Vous savez, l’émission se construit en série autour d’un thème avec des épisodes un, deux, trois, quatre. Sur les plateformes externes, les épisodes sont dans le désordre. Enfin, on ne sait pas pourquoi certains sont mis en avant et d’autres disparaissent. Sur l’application Radio France, vous avez ici les épisodes dans l’ordre, c’est à dire que ce sont nos algorithmes.« . Ici, Xavier Mauduit parle de l’aspect à la fois éthique et technique. Sur l’aspect éthique, il s’agirait donc de se libérer des plateformes et leurs algorithmes. Il faudrait voir exactement de quelles plateformes on parle. Sur le principe, on pourrait être d’accord. C’est vrai que ces plateformes fournissent du contenu payé par de l’argent publique. Est-ce qu’elles en retirent du profit ? C’est une autre question. S’agissant d’Apple Podcast, que je connais bien, comme je l’ai expliqué plus haut, c’est une plateforme gratuite, sans publicité. Je peux me tromper, mais à part fidéliser ses clients, Apple ne gagne pas d’argent avec ces contenus qui sont mis à disposition de ses clients. En outre, l’application Podcast n’est finalement qu’un aggrégateur de contenus, lesquels sont déjà disponibles via des liens fournis par Radio France. L’application ne fait que recenser et relayer ces contenus. Sur la partie technique, toujours s’agissant d’Apple, pour l’utiliser au quotidien, Apple Podcast fonctionne mieux que l’application Radio France, justement. Donc, c’est un mauvais procès, à mon sens. En revanche, je ne m’exprimerai pas concernant les autres plateformes délivrant ces podcasts (Spotify, Deezer ?) car je ne sais pas comment elles fonctionnent.

Affaires Sensibles dans Apple Podcast

Je cite la suite des propos de Xavier Mauduit : « « Le Cours de l’histoire » reçoit des historiennes, des historiens souvent issus de l’université, c’est-à-dire qui travaillent grâce à de l’argent public, qui sont payés par l’Etat. Mais nous-mêmes, l’audiovisuel public, nous sommes ici payés par l’État. Pour le dire autrement, d’un côté vous avez des gens payés par l’Etat pour faire de la recherche et puis nous, service public, nous sommes là pour diffuser cette même recherche. Je trouve assez cohérent même que ce soit sur l’application Radio France, que l’on trouve ces épisodes en exclusivité.« . Le propos peut se défendre, en effet. Mais malgré tout, on oublie là-dedans le côté pratique pour les utilisateurs et la liberté de choix du programme pour l’écoute des podcasts. C’est comme si on nous expliquait qu’il faut utiliser tel poste de radio vendue par Radio France pour écouter leurs émissions, sous prétexte que le contenu est financé par l’État et qu’il faut donc l’écouter avec encore des moyens fournis par l’État.

(ci-dessus, l’émission « Affaires sensibles » dans l’application Podcasts sur Apple iPhone)

Pour conclure, mon opinion est qu’ici, le service public se comporte comme n’importe quelle société privée, en contraignant ses clients à utiliser certains outils, un peu comme si Orange vous obligeait à utiliser son programme de Mail pour lire les courriels de la messagerie Orange, alors que n’importe quel programme de messagerie doit être utilisable car compatible. Avec des arguments un peu faussés et une éthique peu justifiée, elle vise à contrôler la manière dont les auditeurs peuvent écouter ou réécouter ses émissions, ce qui est fort dommage. Au contraire, ce qu’attendent les auditeurs de Radio France, qu’ils participent à financer (moins qu’avant, certes), est de pouvoir écouter ou réécouter leurs émissions favorites quand ils le souhaitent, en n’étant pas contraints à le faire d’une certaine manière qui leur serait imposée. C’est donc un manque de respect de ses auditeurs.

Pour aller plus loin, je pense que la direction de Radio France essaie de pousser à l’utilisation de leur application maison, qui n’a pas le succès attendu car mal pensée et mal conçue dès le départ. C’est donc une manière un peu forcée de faire la promotion de leur application, sachant que certaines personnes n’auront pas le matériel pour la faire fonctionner et seront donc obligés de se passer d’écouter leurs programmes, ou alors devront attendre pour le faire un mois après la parution de ces programmes. Vraiment un mauvais point pour Radio France et pour le service public qu’on critique beaucoup pour la qualité, disons, très perfectible, de leurs services en ligne.

A lire aussi : Réponse de Xavier Mauduit suite aux changements dans la diffusion du podcast de son émission « Le cours de l’histoire ».

Les lettres de la médiatrice : https://mediateur.radiofrance.com/chaines/radio-france/lettre-hebdomadaire-de-mediatrice/

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