Il y a quelques années, j’achetai un bluray en promo du film Playtime, de Jacques Tati, sorti en 1967. Passent ces quelques années sans que j’insère le disque dans ma platine, remettant toujours le visionnage à plus tard. Ces derniers mois, je trouvais rarement le temps, accablé de travail, de regarder des films, que ce soit au cinéma ou même chez moi. Mais ce samedi, je décidai, pour fêter le changement de la lampe de notre projecteur, de me projeter le film, dont j’avais des images en tête, vues il y a longtemps.
Les premières images montrent un aéroport moderne, tout gris et métallique, froid, censé être l’aéroport de Paris Orly. Des plans fixes, assez longs, avec peu de personnages, puis l’aéroport s’anime et de manière très millimétrée apparaissent des personnages divers, dans le cadre du plan, toujours fixe. Les angles de prise de vue varient, mais chaque action est précise et ce afin que chaque geste ait son importance dans la scène et vienne déranger ce calme apparent, ce silence initial. Le calme froid et gris de cet aéroport est vite troublé par une série de petits évènements liés à des personnages qui arrivent dans le plan comme autant d’acteurs qui entrent sur la scène d’un théâtre. Chaque séquence saisit en plan large tous les détails que le réalisateur y a placés. Rien n’échappe au spectateur qui doit pourtant rester vigilant, car jamais la caméra ne zoome sur un personnage ou ne montre un sujet en particulier.

Alors que l’aéroport s’anime, une troupe de touristes femmes américaines débarque et suit son guide, dans l’espoir de visiter Paris. De Paris, elles ne verront qu’une ville moderne et froide, acquise à l’automobile, composée de tours de verre et d’acier, de trottoirs de bitume. Il se détache le personnage de Barbara, qui parmi ce groupe d’Américaines un peu mémères, est montrée dès le départ comme une jeune femme indépendante et pas moutonnière, qui ne suit pas aveuglément le guide et semble désirer voir ce qu’on ne veut pas lui montrer.
Jacques Tati réalise ainsi son 4ème long métrage (il n’en fera que 6), après Jour de fête, Les vacances de M. Hulot, et Mon Oncle. Il mettra 3 ans à préparer et tourner ce film, entre 1964 et 1967, ce qui lui coûtera sa société de production Specta Films, ainsi que les droits de ses films, ayant dépensé beaucoup d’argent pour créer l’univers unique de Playtime, qui n’a pas eu le succès en salle attendu. Si le décor urbain du film, s’inspire fortement de La Défense, ville nouvelle aux portes de Paris, érigée au début des années 60, elle est en fait montée de toutes pièces par Tati sur un terrain jouxtant les studios de cinéma de Joinville Le Pont. Ces travaux titanesques donneront naissance à une ville miniature, nommée « Tativille », et au décor qui donnera une partie de son âme au film.
La deuxième partie de Playtime se déroule au sein d’un immeuble de bureaux de Tativille et introduit le personnage de M. Hulot, interprété par Jacques Tati, issu de ses précédents films Les vacances de M. Hulot et Mon oncle. M. Hulot est la personnification de Tati à l’écran, Tati en tant qu’acteur, comme il aime se mettre en scène lui-même. Personnage burlesque, quasiment mutique, sympathique et un peu maladroit, souvent peu chanceux, à l’instar de Charlot et de Buster Keaton, alliant le geste à la non-parole. Chic et habillé avec soin, avec son éternel chapeau bien reconnaissable, et ses chaussettes en tweed, Hulot dénote néanmoins de tous ces cadres d’entreprise vêtus de gris, et s’accordant avec le gris des bureaux et de la ville. Dans l’immensité de ses bureaux de verre, Hulot se perd et cherche sans cesse avec qui parler. Dans cette partie, Tati aborde le monde des affaires et l’austérité des lieux de travail modernes. Il invente l’open space avant l’heure, dans lequel tout le monde se croise, mais personne n’arrive à communiquer. On notera par ailleurs que pendant tout le film, on aperçoit des faux « M. Hulot », qui lui ressemblent un peu : au début, parce qu’on s’attend à son apparition, mais qu’on ne le voit pas, seulement des personnages qui pourraient être lui, mais qui ne le sont pas, et ensuite, encore des faux Hulot parce que certains le cherchent et ne le trouvent pas, seulement son double.

Tati a choisi le 70 mm pour filmer Playtime, un format de pellicule assez peu utilisé par les films français et assez peu utilisé en général, mais qui rend bien le caractère grandiose du décor et tous ses détails, particulièrement bien travaillés par Tati, que son équipe avait surnommé « Tatillon ». On note également que l’omniprésence du gris donne un aspect noir et blanc au film, qui rappelle son premier film, Jour de Fête, dont une version couleur (colorisée) sortira plus tard. Donc, le noir et blanc domine dans la première moitié du film, mais l’ambiance va se colorer un peu plus tard. Sociologiquement parlant, les bureaux symbolisent ici le monde des affaires, la société économique moderne, le commerce mondial, et les classes dominantes.
Dans la 3ème partie de Playtime, les personnages de Hulot et de Barbara vont déambuler dans le même espace mais sans jamais se rencontrer. Jouxtant le monde des bureaux et des affaires, dans le même type d’immeubles d’acier et de verre, se trouvent les expositions des inventions, avec leur fantaisie de nouveaux produits innovants, à travers lesquels Tati se moque de la société de consommation et de la promotion de l’inutile progrès. Les touristes américaines, dont on apprendra qu’elles étaient interprétés par des actrices non professionnelles, qui étaient des femmes de militaires américains basés en France et qui n’avaient pas le droit de travailler, déambulent dans ces espaces dédiés à la consommation, qu’on leur présente comme étant le vrai Paris. Au milieu de cet océan de verre au cœur duquel on ne peut contempler que des tours et des automobiles, Barbara tire une porte vitrée sur laquelle se reflète soudainement la Tour Eiffel, qui ne sera pourtant jamais ni approchée ni visitée. Même si la localisation de cette ville moderne n’est jamais précisée, on voit passer des bus sur lesquels sont inscrites les directions « Champs-Élysées » ou « Hôtel de Ville », lieux de la capitale qui ne seront jamais montrés dans le film, mais qui laissent à penser que l’axe de circulation est bien celui qui relie La Défense au centre de Paris, en passant par la Place de l’Étoile et l’Avenue des Champs-Élysées. Tati expliquera qu’il ne lui était pas possible de filmer en ville, que c’était trop compliqué. Mais disposer d’une fausse ville construite de toutes pièces était tellement plus fort, au niveau symbolique et poétique, que de tourner dans une vraie ville. Tati pouvait montrer cette ville comme il l’imaginait et non comment elle était réellement. La liberté de l’auteur.
Dans la 4ème partie de Playtime, M. Hulot, qui n’arrête pas de rencontrer des anciens compagnons de régiment (Tati fut mobilisé en 39-40), rejoint une de ses connaissances qui a réussi dans les affaires, à son domicile, dans un immeuble du même style moderne que ceux présentés dans les parties précédentes. La scène est entièrement muette car filmée depuis l’extérieur du building. On y voit l’intérieur complet de la pièce de vie des appartements à travers une immense baie vitrée. Rien n’est caché des intérieurs et de la vie intime des habitants. Ici, Tati illustre la mise en scène des existences, la consommation ostentatoire et l’uniformisation de l’habitat citadin. Nous ne sommes pas loin des réseaux sociaux d’aujourd’hui où chacun peut filmer et montrer à tout le monde sa vie et celle de sa famille.

Dans la 5ème partie de Playtime, « Le Royal Garden », tout s’accélère et le monde de la fête fait irruption dans cet univers trop aseptisé. Barbara, la jeune touriste américaine non conformiste se retrouve dans ce restaurant, dont les travaux ne semblent pas complètement achevés. Hulot, lui, est reconnu par le portier, un ancien camarade de l’armée, qui l’invite à entrer dans l’établissement. Tout le monde se mêle et ce qui devait être une soirée chic et ambiancée se transforme vite en joyeux bordel ou rien ne se passe comme prévu. Dans cette séquence qui est mise en parallèle avec les parties précédentes du film, Tati fait entrer en scène les « petits », les employés, la classe ouvrière, et les mélange avec les bourgeois et les affairistes. Petit à petit, la fête populaire et endiablée va gagner sur la ville moderne triste et grise, et les touristes confinés à une version très encadrée de la France et de Paris, vont découvrir la version populaire, le vrai Paris d’origine, mais hors de Paris. La nuit de folie se terminera au drugstore, sorte de version modernisée du bar de quartier, où vont se mélanger toutes les classes sociales.
Cette partie est sans doute celle qui peut le plus être mise en parallèle avec le monde du XXIème siècle, et le Paris moderne, comme l’est par exemple le quartier de la Grande Bibliothèque, dans le 13ème arrondissement, un agglomérat de tours de verre au bas desquelles ne subsistent que des enseignes sans âme, des fast-foods ou des food concepts cent fois répétés. Exit les petits restaurants et bars de quartier, fréquentés par la « populace » du vieux Paris. Tati était donc vraiment visionnaire lorsqu’il a réalisé Playtime, près de 40 ans avant notre ère, mais il avait vu quel type d’habitat on allait tenter de nous imposer, ce qu’allait devenir le monde moderne. C’est ce qui m’a le plus frappé dans ce film, et je trouve que cette séquence, ainsi que la dernière, celle du « carrousel », rattachent vraiment Playtime à Jour de Fête, que j’ai regardé de nombreuses fois, et que je considère également comme un chef-d’œuvre et une représentation, idéalisée sans doute, de la France populaire.
C’est grâce à la société Les Films de Mon Oncle, créée par Jérôme Deschamps et Macha Makeïeff, et aussi Sophie Tatischeff, fille de Jacques Tati, qui rachète les droits des films, que l’on peut bénéficier de versions restaurées, en DVD et aussi en bluray, des films de Jacques Tati, et notamment de Playtime. Si ce film, échec commercial à sa sortie, a coûté à Tati sa maison de production, la maison de sa mère et les droits de ses films, son œuvre est maintenant mise à l’honneur. Le film fut projeté au festival de Cannes en 2002, après sa restauration.
Playtime, un film vraiment à part, un chef-d’œuvre visionnaire, avec une photo et une réalisation remarquables, me fait dire de certains films comme celui-ci que c’est du vrai cinéma. Alors évidemment, le film souffre de quelques défauts, notamment de quelques longueurs. A l’origine, devant durer près de 3h, il fut réduit à un montage de 2h33 puis de 2h15. La version restaurée et présentée sur le bluray ne dure que 2h04 en raison de la perte des négatifs de plusieurs scènes. Mais ce film est plus proche d’une œuvre d’art que d’un objet de pur divertissement. Pourtant, on y rit quelques fois, au gré de séquences humoristiques et burlesques et de l’attitude du personnage, l’éternel M. Hulot.
Pour en savoir plus :
- Fiche Wikipédia du film et celle de Jacques Tati.
- Analyse du film sur Interiors (en anglais)
- Article sur France-Soir, sorti pour la restauration du film.